Un entretien avec Merry, assistante psychosociale de la Maison de la Femme de Mamas for Africa à Uvira

Merry Nagwata Djuma a 44 ans. Elle est née à Uvira, dans la province du Kivu du Sud, à la frontière de la République Démocratique du Congo avec le Burundi. En collaboration avec toute une équipe de collaborateurs, qui s’engage tous les jours pour l’accueil de femmes violées dans la Maison de la Femme de Mamas for Africa à Uvira, Merry s’occupe de l’accompagnement psychosocial de ces victimes. Une interview.

Photo Nicole Nuyts : Une bénéficière remercie Merry (en jaune) après son traitement positif dans l'hôpital

Merry, vous travaillez pour la Maison de la Femme de Mamas for Africa à Uvira. Comment est la situation des femmes dans la région aujourd’hui ?

Les femmes ont toujours la vie dure ici au Congo. Elles ont peu de chances d’aller à l’école et sont mariées à bas âge. Les femmes sont subordonnées à l’homme. Et les hommes ont peu de respect pour les femmes. Pour eux une femme est un objet d’usage courant. «Si votre femme est malade, vous prenez tout simplement une autre…». Et ici à Uvira et environs, tout comme dans toute la région du Kivu, les femmes ont pleinement à souffrir sous la violence sexuelle. Elles sont menacées de violence, abusées et violées. Ceci mène à la stigmatisation de ces femmes. Elles sont répudiées par leur mari et famille. En plus nous sommes de plus en plus confrontés à des femmes victimes de violence dans leur foyer. Ceci fut beaucoup moins le cas dans le passé. La guerre a été la cause de la généralisation du viol. Alors qu’avant les coupables étaient principalement des militaires et des rebelles, nous constatons aujourd’hui que l’homme de la rue aussi viole des femmes et des filles. C’est tout comme si le viol a été banalisé dans notre culture.

La Maison de la Femme de Mamas for Africa à Uvira est une maison d’accueil où ces femmes et filles peuvent s’adresser. En quoi consiste votre fonction?

Mamas for Africa aide des femmes qui sont victimes de sévices sexuels. Comme Femme d’Ecoute – ainsi s’appelle ma fonction - et infirmière je leur offre une assistance psychosociale et leur procure les premiers soins. Des femmes qui ont été violées et aboutissent chez nous à la Maison de la Femme, ont déjà fait un grand pas. Beaucoup de femmes en effet n’osent pas parler de ce qu’il leur est arrivé. Elles soufrent en silence. Avant d’arriver ici chez nous, elles ont déjà derrière le dos un long et difficile voyage. Alors j’écoute leur histoire.

Je parle avec elles de ce qu’il s’est passé. Ensuite j’essaye de poser un premier diagnostique. La plupart des victimes soufrent de fistules, infections génito-urinaires, prolapse de l’utérus, périné déchiré, toutes sortes de lésions au col utérin… Les cas graves doivent aller à l’Hôpital de Panzi pour une intervention. C’est l’hôpital où le renommé Dr. Mukwege et son équipe réparent des femmes violées. Il est situé à Bukavu. Pour y aller depuis Uvira il faut encore une journée complète. Je vais avec ces femmes à Bukavu et les accompagne à l’hôpital. Là elles subissent une intervention chirurgicale, suivie de la revalidation nécessaire. Cependant nous essayons de faire soigner un maximum de femmes ici sur place. Pour cette raison on travaille ensemble avec sept Centres de Santé dans la territoire de Fizi. Elles peuvent alors s’adresser à moi pour la médication nécessaire.

D’où vient cet engagement?

J’ai choisi pour ce travail parce que la peine des autres me touche. En premier lieu je suis infirmière. Je veux aider des gens. Des femmes en particulier, parce que je suis moi-même une femme. Je travaille maintenant depuis un an pour Mamas for Africa. Précédemment je travaillais comme infirmière à l’hôpital d’Uvira et par après comme assistante psychosociale dans une association locale qui travaille avec des victimes du sida. Il y a ici tellement de problèmes. Je ne peux pas y rester indifférente.

N’avez vous pas parfois des moments difficiles devant toute cette souffrance et tout ce mal?

Oui, bien sûr. Certaines histoires racontées par ces femmes sur ce qu’elles ont vécu sont inhumaines. Des femmes sont passées à la crosse avec des bouteilles cassées et des armes. J’ai appris que des femmes, après avoir été violées par plusieurs soldats, ont été pendues par les pieds sous un bidon brûlant et goutant. Et puis il y a en plus le risque de contamination par le sida. Même des hommes sont violés. Des pères ont été obligés de coucher avec leurs enfants. S’ils refusent ils sont abattus. C’est l’impunition totale. Celui qui commet des cruautés n’est pas puni. Une pareille chose vous reste en tête. A un moment où moi-même je traverse un passage difficile, je m’adresse à une sage-femme pour demander conseil. Néanmoins je veux continuer à faire ce travail. Je suis convaincu de pouvoir aider des femmes dans leur douleur et chagrin. Il y a heureusement aussi des moments heureux dans mon travail.

Quels sont alors ces moments qui vous réjouissent?

Je suis heureuse quand je peux réunir des familles, quand je constate que des femmes sont de nouveau respectées par leur mari. Quand je peux les réunir de nouveau. Je me sens respectée par les femmes que j’aide, même par leurs maris. Cela me réjouit de voir des femmes revenir guéries après une intervention.

Est-ce que Mamas for Africa fait la différence? Remarquez-vous du changement?

Nous n’allons pas changer le monde. Et nous ne pouvons pas aider tout le monde. Mais chaque femme aidée en est quand-même une qui peut continuer sa vie par ses propres moyens. Et cela en vaut la peine. Peut-être pouvons-nous petit à petit combattre le tabou et la honte qui entourent le viol. Les femmes que nous aidons, encouragent d’autres femmes à chercher de l’aide également. Pour faire connaître leur histoire. Je constate que certaines femmes violées sont de nouveau acceptées après notre intervention. La stigmatisation diminue! Mais le chemin à parcourir est encore long.

Recevez-vous aussi des réactions des femmes que vous avez aidées ? Ou des réactions des hommes ?

Absolument! Beaucoup de femmes qui ont été traitées à l’hôpital, reviennent à la Maison de la Femme pour exprimer leur bonheur et pour nous remercier! Par contre il est un fait que beaucoup d’hommes nient l’existence de la violence sexuelle. Ils se sentent menacés et attaqués. Il y a également des femmes qui jurent ne plus jamais vouloir un homme dans leur vie. Elles veulent continuer toutes seules. Autres femmes ne diront jamais à leurs maris qu'elles ont été violées. Cependant il ya aussi des femmes qui commettent un avortement pour ainsi regagner leur mari pour elles. Des enfants issus d’un viol ne sont en effet pas toujours acceptés.

Y-a-t-il un message que vous voulez nous donner?

Il est nécessaire que les femmes soient écoutées. Des femmes doivent s’engager pour d’autres femmes. Ensemble nous pouvons mettre en route du changement.

Pourquoi devons-nous continuer à soutenir Mamas for Africa?

Mamas for Africa fait du bon travail. Son engagement a un impact direct sur la vie de chaque femme qui est aidée. Parce qu’il y a encore tant de femmes qui ont besoin d’aide,  ce travail reste nécessaire. Une autre solution n’apparaît pas encore. Et cela n’est que possible qu’avec le support financier de Belgique. Si vous soutenez Mamas for Africa, nous avons les moyens de persévérer dans notre travail. Les femmes en sont très reconnaissantes.