Dr. Denis Mukwege : « Tant qu’une seule femme est encore violée, nous continuons notre combat ! »

Il a déjà été nominé pour le prix Nobel de la paix, a survécu à un attentat et parcourt le monde pour attirer l’attention sur  le sort cruel des femmes et filles à l'Est du Congo. Dr. Denis Mukwege est directeur de l’Hôpital de Panzi. Il se spécialisa dans le traitement de victimes de violence sexuelle et développa l’hôpital en modèle dans son genre dans la région des Grands Lacs (Ruanda, Burundi et l'Est du Congo). Déjà depuis 2010 Mamas for Africa collabore avec l’hôpital et l’équipe du Dr. Mukwege. Une interview.

Photo : Charlotte Mbelo (Vice-présidente de Mamas for Africa), Hilde Mattelaer (Présidente de Mamas for Africa) et Dr. Denis Mukwege

Dans le Congo déchiré par la guerre, d’après les estimations, les 16 dernières années 5 millions de personnes ont perdu la vie. Toutes sortes de bandes sèment la peur et la terreur pour mettre la main sur les matières premières qui font la richesse du pays. A cette fin la violence sexuelle est utilisée comme arme de guerre. Des centaines de milliers de femmes ont été violées ou mutilées. Et les viols, tortures et mutilations continuent encore chaque jour.

« Heureusement je ne me retrouve pas seul dans ma lutte », ainsi commence le Dr. Mukwege. « Car les victimes de violence sexuelle, que nous acceptons à l’hôpital, sont renvoyées ici par des organisations qui sont actives dans les villages. Ces femmes violées, après avoir reçu les soins médicaux nécessaires, retournent dans leurs villages. A ce moment ce sont ces organisations qui continuent à les prendre en charge. Je dois dire que c’est une chance que ce réseau existe et collabore avec nous. »

Mamas for Africa fait partie de ces organisations. Via des Antennes locaux – de petits postes de secours dans la brousse – Mamas for Africa trace des femmes qui ne peuvent compter sur aucune aide. Elles sont violées et sont souvent tenues responsables de ce qui leur est arrivé. Elles attirent la honte sur le village et la famille, et se font répudiées. Des collaborateurs de Mamas for Africa assurent le premier accueil de ces femmes dans les villages. Des victimes avec des sérieuses blessures, qui ne peuvent pas être aidées dans les centres de santé locaux, sont transférées vers la Maison de la Femme de Mamas for Africa à Bukavu ou Uvira. A partir de là elles sont accompagnées vers l’Hôpital de Panzi où la plupart du temps elles subissent une opération par l’équipe du Dr. Mukwege.

« Nous apprécions le travail de nos partenaires. Nous ne pouvons pas nous-mêmes rechercher les victimes de violence sexuelle pour les amener à l’hôpital. Nous ne pouvons pas être partout. » ainsi enchaine le docteur Mukwege. « Nous prenons soin du traitement à l’hôpital, mais par après ces femmes doivent être aidées dans leur village. Si une femme, qui est répudiée par sa communauté et par son mari, à sa sortie de l’hôpital n’est pas accueillie par ces organisations de base et ne reçoit pas l’encadrement socio-économique et psychologique qui s’impose, elle n’arrivera jamais à être réintégrée dans la communauté du village. Ce travail demande des mois, parfois des années. Sans Mamas for Africa et autres organisations notre travail ici resterait incomplet. »

Le traitement médical de ces victimes s’accompagne donc d’un accueil psychologique et d’une approche socio-économique. Mamas for Africa offre à ces femmes la possibilité de suivre une formation ou d’adhérer à une coopérative. Ainsi elles peuvent reprendre leur vie en mains et retrouvent-elles une certaine dignité.

En une période de dix ans le docteur Mukwege et son équipe ont traité plus de 27.000 femmes atteintes d’affections gynécologiques. Beaucoup parmi elles ont de graves lésions aux organes sexuels, souvent suite à de la violence sexuelle. Elles ont des plaies béantes et des fistules. Elles ont des pertes de sang et d’urine par leur vagin déchiré. Certaines ont été violées et mutilées avec des éclats et des armes. Le traitement est gratuit pour des malades vulnérables, ainsi que pour toutes les victimes de violence sexuelle. Pour cette raison l'hôpital recoit des fonds du monde occidental.

« Je crois que ce pays est porté par les femmes. En Afrique elles sont le maillon le plus important de la chaine de notre société. Si l’on brise ces mamas, on brise toute la chaine. Alors toute la société tombe. Il est donc extrêmement important de prendre soin non seulement de la santé des femmes, mais aussi de leur rôle de clef de voute de la société. »

Dr. Mukwege est en plus un plaideur acharné pour les femmes de sa région. Quand l’occasion se présente, à l’occasion de réunions internationales, il critique violemment les actes de violence atroces qui leur sont infligés.

« A mon avis nous disposons de quelques armes. Tout d’abord il faut sensibiliser la société, car Mamas for Africa, l’Hôpital de Panzi et autres organisations qui luttent contre la violence sexuelle, ne peuvent pas être partout pour protéger les femmes sur leur route vers le marché ou vers le champ. Je crois que l’attitude de la société  congolaise doit changer. Quand les gens apprendront à se protéger les uns les autre et à comprendre la gravité de ce qui se passe et quand ils aideront non seulement leur famille, mais aussi leurs voisins, voilà l’unique solution au niveau des communautés locales. »

« La guerre que nous connaissons », ainsi la suite de son témoignage, « a plusieurs ramifications, également sur le plan international. Il y a donc nécessité absolue d’un plaidoyer à l’échelle internationale. Il est inacceptable que le monde ferme les yeux sur ce qui se passe ici. Il faut dire la vérité à ce propos. Car peut-être  l’information à ce sujet est manquante ou fausse. Il est donc impératif de travailler également sur le plan international. »

« Et en plus il faut que les autorités congolaises assument leur rôle de protection de la population civil. Ceci est une de leurs tâches les plus importantes. Je crois que les rebellées sont organisées avec le support de certains pays voisins du Congo. Les autorités doivent donc prendre leurs responsabilités. Chacun entre nous peut y jouer son rôle. Au niveau local, régional, national et international il y a des choses qui peuvent être faites pour mettre terme à ce drame. »

Hélas les atrocités persistent de jour en jour. C’est pour cela que le Dr. Mukwege continue à s’engager pour les plus faibles. Il est le symbole de l’espoir. Un champion pour la paix et le développement.

« Beaucoup de choses se sont passées entretemps. Il y a un certain progrès. Mais beaucoup reste encore à faire. Tant qu’une seule femme est encore violée, nous continuons notre combat. Aujourd’hui nous sensibilisons la société. Mais cela reste insuffisant. Celui qui viole ou utilise le viol comme arme de guerre, change de stratégie du jour au lendemain. Chacun qui lutte contre la violence sexuelle doit être conscient de ce changement. Celui-ci n’a en effet pas d’autre but que de nous faire abandonner le combat. Mais abandonner est un verbe qui ne se trouve pas dans notre vocabulaire. »

Pour nous, belges, il conclut par le message suivant : « Je crois que Mamas for Africa fait un très bon travail sur le terrain. C’est pourquoi nous étions d’accord de collaborer avec Mamas for Africa. Cependant Mamas for Africa ne peut pas accomplir sa tâche sans le soutien de vous, les belges. Il n’y a pas si longtemps que j’ai beaucoup apprécié la solidarité des belges. Vous m’avez accueilli lorsque j’ai été agressé. J’ai ressenti votre engagement dans ce qui se passe dans cette région. J’en suis très reconnaissant. Persévérons dans nos efforts et unifions nos forces, car beaucoup reste à faire. Mamas for Africa et Panzi ne peuvent pas le faire seuls. Nous avons besoin de votre soutien! »

Vous pouvez écouter l’interview complète du Dr. Mukwege avec Mamas for Africa VIA CE LINK.