Oui, ceci aussi arrive…

Un certain vendredi après-midi nous recevons un appel de Madame Noëlla. Elle est Administratrice du Territoire d’Uvira Assistante Chargée de Finances. Il y a quelques années elle travaillait dans une antenne de Mamas For Africa dans la région de Kalehe. Là elle secourait des femmes violées, ce qui la touche toujours au cœur.

Noëlla nous appelle dans son bureau et nous demande si nous pouvons aider deux femmes, qui sont venu frapper à sa porte. Elles sont originaires du Territoire de Walungu, à quelque 300 km d’Uvira. Voici leur histoire.

En 2010 leurs villages furent attaqués par des rebelles rwandais. Des maisons furent pillées, des hommes assassinés et des femmes enlevées et obligées de pénétrer plus loin dans la brousse avec les rebelles. Durant quatre ans les deux femmes sont sous la contrainte des rebelles. Elles doivent travailler comme aides et esclaves sexuelles.

Les rebelles poussent toujours plus loin vers le sud, jusqu’à 600 km du village où les femmes ont été enlevées. Pendant ces quatre années de leur captivité elles mettent toutes les deux un enfant au monde.

Fin 2014 Les femmes décident de s’enfuir. Et elles réussissent dans leur tentative. De notre part nous sommes intriguées par le fait que seulement une des deux a son enfant avec elle. L’autre femme nous dit qu’elle a abandonné son enfant pendant sa fuite (?).

Après quelques mois les deux femmes aboutissent à Uvira. Elles se présentent à l’UNHCR, l’organisation des Nations Unies qui s’occupe des réfugiés. L’UNHCR contacte en premier lieu les autorités locales et aboutit ainsi chez Noëlla

Noëlla qui est très touchée par cette histoire, comprend que ces femmes ont été brutalement violées à plusieurs reprises et ont urgemment besoin d’aide médicale. Elle prend donc contact avec Mamas For Africa. Elle est en effet bien informée du travail de cette organisation et sait que Mamas For Africa transfère des victimes de violence sexuelle à l’Hôpital de Panzi à Bukavu. Avec l’argent qui était destiné à nourrir ses enfants, Noëlla achète pour les deux femmes un pagne neuf, une étoffe congolaise utilisée comme robe.

Nous emmenons les femmes à la Maison de la Femme. Là elles reçoivent à manger et un lit fait propre. Cela tombe bien que justement le lendemain un groupe de femmes malades part pour l’Hôpital de Panzi à Bukavu. Mais l’histoire prend une autre tournure.

Au moment où Noëlla m’appela, j’assistais à une formation d’organisations que j’aide dans leur gestion financière et administrative. Ce projet est supporté par Personnes avec une Mission, une ONG aux Pays-Bas. Il s’agit d’activités dont je m’occupe en plus de mon travail pour Mamas For Africa.

Dans ce réseau 5 organisations de femmes sont également actives. Je leur raconte la terrible histoire vécue par les deux femmes. La coordinatrice de l’organisation de Kamanyola, à 95 km au nord d’Uvira, écoute très attentivement. Je la vois finir par s’énerver fortement et ainsi elle me fait part de son histoire à elle. Elle raconte qu’il y a quelques mois deux femmes, qui débitaient exactement la même histoire, ont séjourné chez eux. Les même noms de villages d’origine, les mêmes noms de villages où elles sont arrivées avec les rebelles, les mêmes ci et les mêmes la.

Pendant leur séjour des deux femmes l’organisation de Kamanyola a vérifié leur histoire. Ils ont contacté les autorités locales de la province, du district, du village natal afin d’ainsi identifier les femmes. L’organisation apprit que les deux femmes sont très connues et n’ont jamais été enlevées par des rebelles rwandais. Il se trouve que, comme que d’autres groupes de femmes, elles font usage de cette histoire pour susciter la pitié. De cette façon elles essayent de collecter du matériel et des vêtements offerts par des gens qui croient à leur histoire. Les femmes sont cataloguées comme des voleuses rusées!

Avec ce témoignage je retourne à la Maison de la Femme et préviens le Coordinateur d’être prudent avec ces femmes. Il est préférable de les séparer des autres femmes, pour ainsi les empêcher de voler le peu que possèdent nos femmes malades. Leurs bagages sont contrôlés par une de nos collaboratrices, sous prétexte qu’au moment du départ pour l’Hôpital un contrôle est effectué afin de s’assurer que rien appartenant à la Maison de la Femme ne disparaisse. Dans leurs bagages nous trouvons des pagnes, des essuie-mains, des coupes tout neufs…Lorsque nous interrogeons les femmes, une d’entre elles commence à nous faire une réelle scène. Des lamentations et pleurs sans larmes!

Nous décidons d’aller au bureau de police pour inculper les deux femmes, qui manifestement se livrent à de fausses pratiques. Comme il est vendredi et donc les femmes ne peuvent être convoquées que le lundi, la police nous demande de nourrir les femmes pendant les deux prochains jours ( ?). Mais très vite les femmes sont transférées de la Maison de la Femme chez un homme de la commune qui continue à croire à leur histoire.

Entretemps nous mettons Noëlla au courant. Celle-ci nous invite le samedi-matin et fais venir les deux femmes chez elles. Ici elles refont la même scène après quoi Noëlla appelle la DGM, Direction Générale de Migration, qui fait un compte-rendu de tout l’événement. DGM Uvira prend contacte avec DGM Bukavu, qui s’avère être bien au courant de ces fausses pratiques. Les femmes sont envoyées direction Bukavu où elles sont remisent entre les mains de DGM Bukavu. La suite de cette histoire, nous n’en recevons aucune nouvelle.

Ce qui nous fâche dans tout ce qui s’est passé est le fait qu’il y a femmes qui débitent des histoires qui pourraient être réelles, mais qui sont utilisées à leur propre enrichissement. Les histoires d’autres femmes sont ainsi mises en doute et perdent de leur crédibilité.

Mon expérience antérieure avec le travail avec des enfants-soldats confirme des pratiques similaires. Lorsque l’on initie des projets pour les personnes les plus indigentes, il y a toujours des gens qui essayent d’exploiter ses initiatives. Ils font abus des histoires véridiques de femmes, enfants et hommes qui les ont réellement vécues.

Pareilles expériences sont vite oubliées. On continue avec les histoires réelles. Mais en cas de doute il est toujours bon de creuser plus profondément dans les récits. Cela demande cependant beaucoup de temps, qui n’est pas toujours disponible. Ainsi il y aura toujours des tricheurs qui passent à travers le filet.

Nicole Nuyts – Mamas For Africa Uvira

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